CUENCA PLURIELLE – PARTIE 1/3

Le Parque Calderón, place principale de Cuenca, mêlant édifices coloniales, républicains et modernes.
Cuenca traversée par le rio Tomebamba
source : GAD Cuenca

Enchâssée dans une vallée de la Sierra (région équatorienne), Cuenca est irriguée par le court de quatre rivières (Tomebamba, Yanuncay, Tarqui et Machángara), creusant au fil du temps sa topographie et répartissant son expansion urbaine. Son centre historique, connu sous l’appellation de Santa Ana de los Ríos de Cuenca, révèle une architecture (extérieure et intérieure) qui mêlent et se composent des diverses influences qui l’ont vu naître et grandir. C’est d’ailleurs sur ces critères de métissage réussis, lisibles et conservés que reposent en grande partie la reconnaissance en tant que « patrimoine mondiale de l’humanité » par l’UNESCO en 1999.

Retraçons les fondements et les diverses strates de la ville, mêlant aux racines prehispaniques l’héritage colonial teinté de la période républicaine suivi de la modernité.


RACINES PRÉHISPANIQUES

500 – XIVe : l’occupation Cañaris

Fondée en 1557 par le général Gil Ramirez Dávalos, ce nouveau territoire sous le joug de la couronne espagnole était alors loin d’avoir été vierge de toute vie. Au 14e siècle, cette vallée protégée des vents par les montagnes qui l’entourent étaient en effet habitée par le peuple indigène Cañaris. Ces derniers, connus pour la forte résistance qu’ils opposèrent aux Incas, érigèrent une petite ville formée d’édifices de terre et de champs agricoles appelée « Guapondelig » (plus grand que le ciel).

1470-1528 : le règne inca

L’ambitieux peuple inca fit son entrée dans la région en 1470, s’emparant des terres et renommant la ville sous « Tumipampo » ou « Tomebamba » (La porte du Puma). Lieu de naissance de l’Inca Huayna Capac, fils du Dieu Soleil, ce lieu devint rapidement alors un point névralgique pour l’Empire. Des Mitimaes furent alors envoyés afin d’enseigner l’art et les techniques du travail de la pierre et bâtir la ville inca (les Mitimaes étaient des groupes formés des membres familles séparées de force de leurs communautés afin de remplir certaines fonctions spécifiques dans les régions conquises).
La présence Inca fut cependant de courte durée puisque trente ans plus tard, les conquistadors en quête d’or et de pouvoir s’emparent à leur tour de la ville, édifiant à leur image rues et édifices en pillant les sites incas.

Des traces résultent de cette période préhispanique telles que la position stratégique de la ville définit par les réseaux de routes indigènes développés par les Cañaris et renforcés considérablement par les Incas, bénéficiant ainsi de voix commerciales toutes tracées. Par ailleurs l’intérieur même de la zone urbaine du Centre historique recèle un parc archéologique présentant des vestiges permettant de lire avec clarté la conception de l’organisation territoriale des cultures préhispaniques, malgré la fragilité des éléments qui le composent.

Finalement, de nombreuses constructions du centre historique, dont les plus vieilles églises et demeures coloniales, présentent des fondations composées de pierres incas dissimulées sous des enduits.

Vestiges de pierres incas, Iglesia matriz (catedral Vieja)

L’HÉRITAGE COLONIAL

1557-1820 : établissement et croissance de la colonie

Bâtie a l’ouest des ruines de Tomebamba, la ville de Santa Ana de los Rios de Cuenca adopte avec justesse les principes urbanistiques imposés par la couronne espagnole destinés a la planification des villes d’outre-mer. Ces principes, édictés par le roi d’Espagne Charles Quint au debut du XVIe siecle, imposaient un plan orthogonal formé de rues orientées nord-sud et est-ouest et de lots de 84m. Au centre de cette grille encore préservée aujourd’hui se trouve la place principale bordée des trois autorités contrôlant la société: le pôle politique avec l’hotel de ville et le bureau du gouverneur, le pôle religieux avec les deux cathédrales et le pôle judiciaire avec le Palais de justice (autrefois incarné par la prison municipale aujourd’hui démolie). Les familles d’importance vivaient a proximité de cette place, si bien que Cuenca était marquée d’une grande segregation.

Plano de la ciudad de Cuenca (1920).
Litografia de A. Sarmiento. Colección privada Familia Carvallo

Les maisons coloniales : typologie et méthodes de construction

La délimitation des propriétés par des murs en adobe fut initiée afin de tracer clairement les possessions de chacun, contrôler la circulation des bêtes ainsi que harmoniser et assainir la ville. Imitant l’agencement des maisons d’Andalousie (partie sud de l’espagne, elle-même fortement influencée par le monde arabo-musulman), les demeures coloniales s’orchestrent tout en longueur.

La première partie (1) ayant pignon sur rue est celle des maîtres de maison et accueille les espaces de réception avec au centre un patio; ce premier lot est suivi d’un autre formé d’un transpatio (2) entouré de pièces formant l’espace des domestiques; finalement l’ensemble est terminé par un petit terrain appelé la huerta (3) servant de potager, d’enclos pour animaux et parfois de cuisine (celle-ci étant le plus éloignée des habitations afin d’éviter un incendie irrémédiable). Certaines demeures coloniales préservées possèdent encore ses caractéristiques spatiales. La succession de ces patios permettait d’éclairer et de ventiler convenablement les espaces intérieurs, tout en délimitant les circulations et espaces de transition entre maîtres et domestiques.

Exemple : la casa de los palomas.
Illustration :

Métissage d’architecture coloniale, d’architecture préhispanique et de savoir-faire indigène, les techniques de construction locales s’adaptèrent ainsi à cette typologie andalousienne tout en composant avec les matières traditionnelles (murs en bahareque ou en adobe, toit de tuile d’argile ou de paille, structure de bois rustique, patio de galets de rivières et plancher de terre ou de bois dans les intérieurs).
Dans les demeures des illustres familles de la ville, hommes politiques, de lettre ou de commerces prospères, s’ajoutèrent quelques détails ornementaux tels que des colonnes vertébrales de vaches aux galets de rivières pour les patios créant des compositions décoratives intéressantes, plancher d’eucalyptus dans les intérieurs, peinture a l’eau sur enduit dans les galeries entourant les patios ainsi que balcons, pilastres et fenêtres de bois ouvragés.

Un exemple de cette typologie architecturale andalousienne mêlée aux techniques de construction locale préhispanique est La Casa de Los Palomas, teintée de la période républicaine initiée au milieu du 19e dans plusieurs de ses décors intérieures (CUENCA PLURIELLE – Partie 2).

Les artisans : acteurs indispensables

Œuvres d’artisans en soi, les maisons coloniales de part leur techniques de construction nécessitaient la collaboration de nombreux corps de métiers tels que le maçons, le charpentier, le forgerons, le couvreur, etc.
L’importance qu’on représenté ces derniers se lit dans le noms des quartiers de la ville, préservé encore aujourd’hui. Ainsi ce succèdent au quartier des forgerons (barrio de los Herreros), celui des charpentiers (Carpinteros), des maçons (Albañites), des fabricants de tuiles d’argile (El Tejar) mais aussi des indispensables boulangers (Panaderías) ou cordonniers (Sueleria).

Les vestiges du quartier de Los Herreros


L’eglise sous la colonie

L’organisation sociale (et urbanistique) étant fortement influencée par la religion, les rites et croyances indigènes furent ainsi progressivement métissés par ceux de la religion catholique, usant de symboles forts. De nombreuses églises furent ainsi rapidement érigées au cœur du centre historique pour les espagnols et les créoles ainsi que dans chacun des quartiers environnant habités par les indigènes afin d’assurer leur évangélisation. On retrouve ainsi au centre la antigua Iglesia Matriz (aujourd’hui Catedral Vieja), et aux périphéries la Iglesia de San Blas (limite Est), la Iglesia de Santo Domingo (limite Ouest), la Iglesia de Todo Los Santos (limite Sud).

Catedral Veija (1557)

Aujourd’hui musée d’art religieux, cette église est la plus ancienne de la ville, sa première pierre ayant été posée peu de temps après la fondation de Cuenca (1557). Ayant fait l’objet plusieurs agrandissements au fil des ans, d’un même que la ville gagnait en importance et croissait considérablement, l’église est un témoignage de cette évolution notamment a travers son décors intérieur qui manie avec art la technique du trempé l’œil : nul pierre, or, feuille métallique ou bois noble ! Il s’agit du pinceau qui donne forme et relief, construisant des textures, des fenêtres, des arches et des alcôves où s’insèrent des scénettes et icones religieux. Les artisans et peintres de Cuenca semblent avoir été des maître du trompe l’œil car c’est une constance dans toutes les églises !
Ses murs en adobe et ses colonnes de bois supportent un toit en bahareque (technique de construction locale usant d’un type bambou très résistant) et sont enduits de plâtre peint. Les populations natives et immigrées ne parlant majoritairement pas le latin, les peintures permettaient de transmettre les enseignements catholiques.
Comme la grande majorité des constructions coloniales, les fondations sont de pierres incas finement taillées provenant du site Pumapungo, ancienne cite Inca pillée par les espagnols.
Plusieurs couches de peintures révèlent la superposition des différents mouvements stylistiques et gestes liturgiques imposés au fil des années. Après 5 ans de restauration, les peintures d’origine furent partiellement redécouvert longtemps masquées par des motifs géographiques jaune et bleu. Le travail de restauration est aujourd’hui lisible, marqué par une différence de texture. Très imagées, ces peintures ornent notamment de leur couleurs pastels les murs du chœur et des transports.
Les colonnes qui marquent la nef centrale furent recouverte d’un coffrage de bois imitant la pierre.

Iglesia de San Blas (1557-1930)

Construite afin de convertir les populations indigènes du secteur, la Iglesia de San Blas symbolisa durant presque quatre siècles la frontière urbaine nord-est de la ville. L’église d’aujourd’hui date de 1930 et repose sur les vestiges d’une première construite de 1557 faite des pierres du site Pumapungo. La façade donnant sur le parc du même nom fut considérablement remaniée en 1947. Entièrement composée de marbre travertin de couleur rosé provenant des mines voisines de Sayausi, elle presente désormais une composition tripartite d’influence renaissance italienne intégrant des colonnes corinthiennes soulignées d’un socle de marbre lui offrant recul et prestance.
La coupole semi sphérique illuminant les espaces intérieurs et le campanile datent de 1970.
Suivant un plan en croix latine, l’intérieur de l’église est de bois et d’enduit peint, imitant les nervures du marbre.

Iglesia de Todo los Santos (1820-1924)

Construite sur un site préhispanique destiné à l’agriculture, une première chapelle espagnole fut construite afin d’offrir les premières messes catholiques en 1534. Remplacée par la Iglesia Matriz en 1557, cette chapelle fut agrandie assurant l’évangélisation des indigènes du secteur nord-est. Devenant paroisse en 1885, l’eglise entama diverses transformations dont la construction d’un couvent pour les religieuses, une nouvelle façade de style néoclassique (façade actuelle), la construction du campanile et la décoration intérieur ajoutant un plafond de métal bosselé importé et des peintures murales notamment a base de jaune d’oeuf.
Les peintures murales sont lisibles aujourd’hui suite à un long processus de restauration mené entre 2006 et 2014, après deux incendies détruisant partiellement autels et chœur notamment dû à des court-circuits. La restauration nécessita de nombreuses investigations archéologiques et techniques, ainsi qu’un long travail de sensibilisation auprès de la communauté, l’église et son couvent demeurant propriété de la Paroisse Oblatas del Corazon de Jesus. Des infiltrations d’eau ne permirent pas la réalisation de la restauration complète de l’église, certains pans demeurant recouvert de peinture blanche datant de 1960.
Après avoir accueilli la première école pour femmes indigènes, le couvent devint partiellement après la restauration de 2014 un restaurant public. Aujourd’hui, ces espaces sont loués à la formation hôtelière de l’université de Cuenca. L’eglise est quant à elle un musée, dominant l’entrée est du centre historique.

Visite du couvent : on retrouve les espaces des sœurs, incluant le réfectoire, la cuisine et sa petite annexe extérieur, le grand four à pain, la petite boulangerie ouvert au habitants de Cuenca, et la salle de séchage des cuz, sous le four en permanence chaud. Construction et composition des fours.

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